Sur le Venezuela, Brut et Blast font fausse route (et c’est grave)

Captures d’écran Brut et Blast.

Dans cet article, l’auteur revient sur les deux reportages diffusés récemment par les médias en ligne Brut et Blast à propos des tensions entre les Etats-Unis et le Venezuela. À travers l’analyse des sources, il démontre les biais et parti-pris dangereux (involontaires ou non) en faveur des récits diffusés par l’extrême droite vénézuélienne, sans que jamais ne soit remis en cause les arguments selon lesquels le Venezuela connaîtrait une éternelle « dérive autoritaire ».

Chers journalistes de Brut, chers journalistes de Blast.

Avec la banale vulgarité des mots qui caractérisent notre temps, l’on pourrait dire que je suis un « consommateur » de la source d’information que vous représentez. Davantage par choix lorsqu’il s’agit de consommer Blast, et souvent par défaut algorithmique lorsqu’il s’agit de consommer Brut. J’en conviens.

Il va de soi qu’on ne peut exiger un même niveau de rigueur journalistique pour vos médias respectifs.

Brut est propriété de Rodolphe Saadé depuis septembre 2025, milliardaire franco-libanais à la tête du géant mondial du commerce maritime CMA-CGM. Il possède d’ailleurs tout ou partie d’un petit arsenal d’autres médias en France : BFM TV, RMC, La Provence, Corse-Matin, La Tribune ; pour ne citer qu’eux. Et avant Saadé intervenaient déjà les deniers d’actionnaires – autres milliardaires français et « propriétaires de presse » – comme Xavier Niel ou François Pinault.

Blast est quant à lui un média financièrement dépendant des plus généreux de ses spectateurs, et en partie des aides à la presse de l’État français. Fondé par des journalistes appartenant à la diversité de la gauche française, on s’attend donc à un contenu plus revendiqué et engagé…à gauche. Et avec le trumpisme ambiant dans lequel nous sommes plongés, j’aime à penser que la gauche – du moins quand elle est radicale – se situe plutôt dans le camp de l’exigence intellectuelle.

Dis-moi qui te donne l’argent et je te dirai qui te met la musique pour que tu danses, dirait-on en Amérique latine. Mais que se passe-t-il lorsque tout le monde finit par danser sur la même musique ?

J’appelle votre attention et celle de vos spectateurs sur les biais – voire les partis-pris – inquiétants qu’empruntent les contenus traitant de certains sujets internationaux. Et j’en veux pour preuve les récentes chroniques que vous avez consacrés à l’escalade des tensions entre les États-Unis et le Venezuela, le 27 septembre pour Brut1, et le 17 novembre pour Blast2.

Il y a un décalage dangereux entre, d’une part, une posture anti-Trump – c’est-à-dire anti-extrême droite – que vous adoptez (à raison) face aux récents événements, et d’autre part, la reprise d’un récit sur le Venezuela qui trouve son origine…au sein de l’extrême droite vénézuélienne, elle-même alliée du trumpisme. Entre affirmations fallacieuses et données erronées, sur le Venezuela, la copie est mauvaise. Très mauvaise.

N’y a-t-il aucune nuance à apporter au récit de l’éternelle « dérive autoritaire », lui-même construit de sous-récits incomplets ou mensongers sur la répression, les exécutions extrajudiciaires, les élections tronquées, le narcotrafic, la violence, la crise économique, la liberté de la presse, la crise migratoire ?

Pour vous en convaincre, je ne ferais pas ici de contre-chronique écrite, bien inefficace face au pouvoir de l’image. Je peux en revanche commenter la racine d’un problème – que je crois généralisé – dans le traitement de l’information qui a trait au Venezuela : les sources. Car démentir la contrevérité dans un océan de mensonges propulsés par algorithmes interposés ne suffit plus. Ce sont les bases de la méthode qui sont fondamentalement en cause, et ce sont ces bases qu’il convient de démonter.


Brut cite moins ses sources que Blast. Je prends pour responsable la différence de format qui dans un cas préfère la « parole à l’expert » et dans l’autre le fourre-tout médiatique sur fond humoristique. Les deux se valent.

Cependant, dans les deux cas se dégagent quatre catégories invariables de sources dîtes et non-dîtes sur le Venezuela : presse dominante, ONGs orientées, organisations internationales et « experts » choisis.

Presse dominante au service de médias « alternatifs »

Il va sans dire que le premier étonnement auquel on fait face dans les deux cas, c’est la citation abondante de la presse dite dominante ou « mainstream ». Sur Blast apparaissent successivement à l’écran des captures d’articles de Radio-Canada, Courrier international (deux fois), Tribune de Genève, Le Monde (deux fois), France 24, Euronews, Fox News, New York Times et Miami Herald. Seule exception : Le Monde diplomatique. Sur Brut on cite moins, mais les seules citations que l’on relève (comme celle du Wall Street Journal) ne vont guère dans un sens meilleur.

J’ai récemment montré3, statistiques à l’appui, l’extraordinaire homogénéité du discours de la presse dominante à propos du sujet « Venezuela » en France. Voici quelques rappels de chiffres.

Déjà en 2018, on calculait ceci sur la base des dix principaux quotidiens de la presse quotidienne française : 67,3% des articles consacrés au Venezuela présentaient une position négative ou très négative à l’égard du gouvernement du Venezuela et/ou du chavisme ; 26,7% une position neutre ou plutôt neutre ; et seulement 2,5% une opinion positive ou très positive. Dans la catégorie « opinion négative/très négative », Le Monde (journal apparemment « de référence » et « pluraliste ») culmine en tête avec 87%, même devant Le Figaro (63,3%) qui assume pourtant d’être à droite, ou Libération (69%) qui se revendiquait de gauche.

Une pluralité d’opinion qui force l’admiration ! Certes, l’échantillon correspond à une période donnée et à la presse dominante française seulement. Mais en est-il réellement différent pour la presse dominante étrangère ? Passons des chiffres aux exemples. Voyez quelques titres de la presse française et internationale mainstream, de 2017 jusqu’à aujourd’hui.

France :

  • Le Parisien. Le Venezuela glisse vers la dictature. 7 août 2017.
  • Le Monde. Le Venezuela s’enfonce dans la dictature. 21 août 2017.
  • Le Nouvel Obs. Venezuela : Pourquoi le pays s’enfonce vers la dictature ? 22 septembre 2024.

Espagne :

  • El País. Capriles: Maduro agarró el camino de la dictadura. 1er avril 2017.
  • El Periodico. Maduro se desliza hacia la dictadura. 29 juillet 2017.

Royaume-Uni :

  • Financial Times. Venezuela lurches further towards dictatorship. 11 décembre 2017.
  • The Guardian. Venezuela has fallen to a dictator. But we can help restore democracy. 23 mai 2018.
  • The Economist. Venezuela’s slide into dictatorship. 7 janvier 2025.

Amérique du Nord :

  • Radio-Canada. Le Venezuela glisse vers la dictature. 9 juillet 2017.
  • Los Angeles Times. Venezuela’s descent into dictatorship shows democracy can be lost. 2 août 2017.

Allemagne :

  • Deutschlandfunk. „Venezuela ist eine Diktatur“. 10 août 2017.
  • Der Freitag. Venezuela vor der Diktatur. 10 août 2017.
  • Süddeutsche Zeitung. Venezuela ist nun endgültig eine offene Diktatur. 23 août 2024.

Au mot près ! Y-a-t-il besoin de traduction pour apprécier la pluralité dans la presse française et internationale ?

Je n’en veux pas à Brut de puiser dans les informations de la maison, en reprenant les codes de l’information en ligne pour simplement les appliquer au produit de l’information traditionnelle. J’en veux par contre à Blast de penser le Venezuela en se fondant sur une presse dominante contre laquelle le média s’est pourtant construit, sur une ligne bien à gauche. Et le reste n’est malheureusement guère mieux.

La source ONG : respectée donc respectable ?

Venons-en à un terrain plus glissant, car moins évident pour une partie de la gauche française. La gauche qui se retrouve dans Brut ou dans Blast, ou dans les deux.

Ce terrain, c’est celui de la place qu’occupe le récit de certaines ONGs, à la réputation plus ou moins établie, au vernis plus ou moins crédible. Blast et Brut en utilisent ou citent quatre : Amnesty International, Reporters sans frontières, Transparency international et Insight Crime.

Débutons avec les moins crédibles.

Brut compose sa chronique avec l’invitation du représentant et cofondateur de l’ONG Insight Crime : Jeremy McDermott. Ancien officier de l’armée britannique qui a servi en Irlande du Nord et en Bosnie, il s’était reconverti en reporter de guerre avant de cofonder puis codiriger depuis 2010 cette ONG qui se décrit elle-même comme un  « think tank et média qui vise à enrichir le débat sur le crime organisé et la sécurité des citoyens dans les Amériques ». Son siège est à Washington et l’ONG possède une antenne à Medellin en Colombie4. Parmi ses sources de financement : l’Agence suédoise de coopération internationale au développement, l’Open Society Foundations du milliardaire anti-communiste George Soros…et le Département d’État des États-Unis5.

On se demande donc ce que pense le dirigeant d’Insight Crime des relations entre les États-Unis et le Venezuela, à l’occasion de cette chronique signée Brut : « [la disparition d’une] ambassade américaine active au Venezuela [a permis] au trafic international de drogue de prospérer ». Bravo Sherlock ! On attendra les preuves et les précisions sur ce fameux « bouclier » des ambassades américaines contre le trafic de drogue international. Pourquoi pas demander leur avis aux Mexicains, aux Colombiens, ou même aux Afghans qui ont eu le « privilège » d’une intervention militaire états-unienne sur leur sol ? Eux ont dû attendre le départ des États-Unis et le retour des Talibans pour commencer à voir la production d’opium diminuer. C’est dire !

Ce n’est pas sérieux.

Et du côté « peu crédible », le reportage de Blast n’est pas non plus en reste. Pour affirmer que le Venezuela est « en queue de classement pour la corruption », on cite un chiffre : le Venezuela occuperait la 178e place sur 180 pays dans le classement mondial6. Mais on n’en cite pas la source. Ça tombe bien, je l’ai trouvé après un « gros » travail de recherche.

D’abord une page Wikipédia en français composée de deux phrases et nommée « Corruption au Venezuela ». Ensuite une ONG citée dans la deuxième phrase : Transparency international. Encore fallait-il cliquer sur une page Wikipédia supplémentaire, celle de l’ONG, pour lire (sources à l’appui cette-fois) qu’elle a été fondée en 1993 par deux banquiers et un ex-agent du renseignement états-unien, qu’elle reçoit des financements d’entreprises elles-mêmes condamnées pour corruption, et que sa branche vénézuélienne est dirigée par des anti-chavistes notoires, eux-mêmes ayant notamment reçu 450,000 livres sterling du gouvernement britannique lorsqu’il s’agissait d’instaurer un gouvernement putschiste parallèle en 20197. Je recommande d’ailleurs la lecture d’un article8 du Monde Diplomatique publié à leur sujet en 2019 : « Qui enquête sur les enquêteurs ? ».

Comment ne pas interroger la source ? Et comment reprendre un tel classement (178e sur 180 !) sans s’apercevoir du grossier de l’affirmation, ou du moins l’interroger ? Il y a évidemment de la corruption au Venezuela comme il y a de la corruption systémique dans toute l’Amérique latine, et comme il y en a ailleurs dans le monde. Et aucun Vénézuélien, même le plus chaviste d’entre eux, ne vous dira le contraire. Encore faut-il parler avec les Vénézuéliens pour comprendre des phénomènes en cours au Venezuela !

Ce n’est donc toujours pas sérieux.

Alors peut-être peut-on croire Amnesty international, dont la réputation n’est plus à faire, et qui est autant citée par Blast que Brut ? Mettons de côté le fait qu’une ONG – aussi respectable soit-elle – peut se tromper tout ou partie sur l’appréciation d’une situation politique et humanitaire. L’opinion d’Amnesty est-elle entendable sur le Venezuela ?

Commençons par dire qu’Amnesty International n’est pas Amnesty France qui n’est pas Amnesty Amériques qui n’est pas Amnesty Venezuela. Amnesty, comme toute ONG, est traversée par des courants et des acteurs aux intérêts bien différents à travers le monde. Et c’est normal, étant donnée la taille de la structure. Je lis avec attention les rapports d’Amnesty France sur les violations des droits de l’homme sous le régime Macron, je vomis devant les tweets d’Amnesty Amériques (et de la maison mère Amnesty International !) qui félicitent la lauréate du Prix Nobel de la paix 2025, Maria Corina Machado, dont la caractérisation politique à l’extrême droite n’est maintenant plus à prouver.

Personne n’a rien à redire au soutien donné par cette branche d’Amnesty à des personnages aussi sinistres ? Ces communiqués de soutien d’Amnesty à l’extrême droite s’inscrivent dans la ligne historique d’Amnesty Amériques (et par extension des autres succursales à travers le monde qui la copient, y compris Amnesty France) sur le Venezuela. Une ligne qui consiste à avaliser tout et n’importe quoi des récits sur la « répression du régime », de la « torture », des « assassinats ».

Les tweets de soutien à Machado me suffisent personnellement largement à décrédibiliser la parole d’Amnesty sur le Venezuela. Je laisse le soin aux curieux de fouiller davantage. Car même sans même avoir vu les tweets de soutien à Machado, les auteurs de la chronique de Blast auraient pu s’interroger sur l’extrait du rapport d’Amnesty qu’ils montrent à l’écran.

Capture d’écran Blast.

Pour prouver qu’il y aurait des « exécutions extrajudiciaires » au Venezuela, on cite la phrase suivante : « au moins 24 personnes sont mortes entre le 28 juillet (jour de l’élection présidentielle) et le 1er août des suites de la répression menée par les pouvoirs publics ». Sur 28 homicides au total (chiffre donné par le Ministère Public), aucune plainte liant ces morts aux forces de sécurité n’a été déposée.

Et pour cause, j’imagine la tâche difficile d’Amnesty afin d’attribuer au « régime » la mort du garde national José Antonio Torres Blanca, jeune de 26 ans tué par balles dans le cou le 29 juillet à Maracay (la scène a été filmée) ; du garde national Jormen Jose Martinez, lynché puis tué à l’arme blanche par des « manifestants pacifiques » dans l’État de Nueva Esparta ; de Cirila Gil, femme leader sociale chaviste, âgée de 74 ans, tuée de 48 coups de couteau dans l’État de Bolivar (par son voisin de 13 ans qui avait lu sur les réseaux sociaux qu’il fallait tuer les chavistes) ; ou de Mayaury Silva, également leader sociale chaviste âgée de 49 ans, persécutée jusqu’à son domicile et assassinée de trois balles dans le corps.

Ce n’est qu’un exemple (celui de la vidéo) pour illustrer les biais que peuvent contenir des rapports d’ONGs aussi respectées qu’Amnesty pour servir le récit de l’extrême droite vénézuélienne. Des biais d’autant plus explicables par le fait que ces mêmes rapports ne résultent pas d’un supposé travail d’Amnesty sur place (qui n’existe pas), sinon de la copie des rapports d’ONGs locales financées de près ou de loin par les Etats-Unis, comme Provea ou Foro Penal par exemple.

C’est donc une chose de faire la critique d’un quelconque système institutionnel vénézuélien. C’en est une autre de baser cette critique sur des récits d’ONGs qui vont uniquement et systématiquement dans le sens de l’extrême droite vénézuélienne.

Y-a-t’il plus sérieux ?

Autre et dernière ONG citée, pour la liberté de la presse cette-fois : Reporters sans frontières (RSF). Je vais être plus concis ici, en relevant seulement l’élément suivant : placer le Venezuela (160e) à deux rangs de l’Arabie Saoudite (162e), un pays dont le régime – lui monarchique obscurantiste religieux – est capable de torturer, assassiner et démembrer le corps d’un journaliste critique, c’est une honte. Encore une fois, à partir de là, nous devrions tous cesser d’accorder un quelconque crédit à une déclaration de RSF en lien avec le Venezuela. Mais ce n’est visiblement pas suffisant.

Allez donc simplement mettre les pieds au Venezuela pour y allumer la télé, y acheter des journaux, y consulter les réseaux sociaux. Certes, vous vous apercevrez au moins que les discours de haine y sont effectivement bannis des médias, au nom de la démocratie. Chez nous, ces discours sont journalistes, chroniqueurs, candidats à la présidence et même ministres de la République. Toujours au nom de la démocratie.

Stupeur ! Il y aurait donc différentes conceptions de la démocratie et de la liberté d’expression à travers le monde ? Moi, Français chauvin autoconvaincu de ma supériorité morale et éthique, qui ne regarde que son nombril, ne peut évidemment y croire ! Ironie mise à part, je laisse la critique du système médiatique vénézuélien à de futures lignes.

En tout et pour tout, nous n’aurons cité ici que quatre ONGs, celles citées par ces deux reportages. Voyez les limites de celles-ci. Il faut désormais s’apercevoir de la véritable nébuleuse d’ONGs (Human Rights Watch, OVP, Provea, Foro Penal, Espacio Público, OVCS, Un Mundo Sin Mordaza etc.), abondamment citées dans la presse française, qui agissent uniquement pour favoriser le récit d’une « dérive autoritaire » par des faits qui n’en sont pas, ou qui sont tronqués, ou qui sont partialisés. Cela n’a en réalité rien étonnant, dans la mesure où c’est notre chère « Nobel de la paix » elle-même qui a inauguré au Venezuela le modèle de « l’ONG-parti » pour donner un vernis humanitaire à une lutte qui n’est que politique9.

Une certaine communauté internationale au service de tous les « chiffres »

Pour ce qui est des chiffres que l’on donne sur la situation sociale et économique, on aime à citer des organisations internationales de poids. Pour l’économie vénézuélienne, écoutons le FMI. Et pour le nombre de ceux qui ont quitté le pays, écoutons l’ONU. Blast donne leurs chiffres et cite ses sources, Brut donne les mêmes sans citer ces sources. Qu’en est-il vraiment ?

Il est vrai que le Venezuela a cessé un temps de publier certains chiffres sur la situation socio-économique du pays. C’était notamment le cas dans la deuxième partie des années 2010, lorsque l’économie du pays s’est effondrée sous le poids du harcèlement économique mené par les Etats-Unis et donc évidemment des malnommées « sanctions »10.

Hypothèse n°1 (facile). Le « régime » veut cacher les chiffres de la catastrophe.

Hypothèse n°2. L’appareil économique de l’État et de ses fonctionnaires s’est effondré à tel point que les devises manquaient aussi bien pour payer le professeur d’université que le haut fonctionnaire ministériel (même le personnel diplomatique, ambassadeurs compris, ne recevait plus rien). Dans ce contexte, on peut raisonnablement penser que la priorité n’était donc pas à la paye des fonctionnaires chargés des statistiques officielles de l’INSEE local (qui ont dû déserter).

Hypothèse n°3. En période de guerre économique avec une puissance étrangère (les États-Unis) qui œuvre à la mort de votre économie et qui y parvient, continuer à donner les chiffres qui permettent à l’ennemi de mieux vous comprendre pour mieux vous détruire n’est peut-être pas la meilleure des solutions.

C’est peut-être tout cela à la fois. Ou pas ?

La situation a cependant changé. Le Venezuela a une banque centrale, la BCV, qui publie11 de nouveau régulièrement depuis le début de la décennie des chiffres, notamment sur la croissance du pays, secteur par secteur. Pourquoi préférer les chiffres sur la croissance du FMI, expulsé du Venezuela depuis le début de la révolution du fait de son ingérence néolibérale systématique (pas qu’au Venezuela), à ceux de la BCV par exemple ? Et si cela vous embête trop de citer seulement une institution vénézuélienne, pourquoi ne pas au moins citer les deux ?

Toutes les statistiques ne sont pas encore disponibles pour le Venezuela, mais les autorités locales en reproduisent de plus en plus. Pourquoi ne pas lire les rapports de la Vice-Présidence de la République ou de l’Observatoire vénézuélien anti-blocus ? Dans le cas de ce dernier, on les lit même en français ! Et ces chiffres, bien qu’encore partiels, ne masquent pas les difficultés qu’a traversé et continue de traverser le pays.

Dans le cas des chiffres sur la migration, pourquoi privilégier ceux de l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) plutôt que ceux du Venezuela lui-même ? Ou de la même manière, pourquoi ne pas citer les deux ? Le Venezuela a-t-il nié la catastrophe économique ? Maduro minimise-t-il le phénomène migratoire lorsqu’il affirme12 qu’entre 2013 et 2023, un total de 2,5 millions de Vénézuéliens ont quitté le pays du fait de la situation économique ? Drôle de « dictateur » qui « cache des chiffres » colossaux qui reflètent effectivement une réalité.

Les agences onusiennes ne sont pas exemptes de tout reproche et de tout conflit d’intérêt. Et c’est normal ! Le monde entier y met de sa main (et de sa poche). Si le sujet vous intéresse, je vous renvoie par exemple aux recherches faites sur le rôle très discutable joué par les « experts » onusiens lors des dernières élections présidentielles vénézuéliennes13.

Universitaires et spécialistes : parole à « l’expert » ?

Alors que reste-t-il de sources sérieuses après tout cela ? Le monde intellectuel est un bon choix, à condition qu’on n’en nie pas les débats qui le traverse et qu’on ne l’enferme pas dans un espace géographique et de pensée donné.

Dans notre cas, Brut donne la part belle à Christophe Ventura qui partage la scène avec McDermott, tout-deux seuls invités et source principale du reportage. Blast cite deux universitaires, l’un français, Thomas Posado, l’autre vénézuélien établi en Colombie, Victor Mijares. Mettons de côté les « experts » d’ONGs orientées, comme c’est le cas de McDermott dont on a déjà parlé.

Là aussi, le choix de ces dits « experts » est intéressant. Pourquoi eux ? N’y-a-t’il que eux ? La marque « universitaire » est-elle un gage de sérieux absolu qui nous permettrait de faire l’économie totale des vérifications les plus élémentaires sur le travail réalisé ?

Thomas Posado est un universitaire anti-chaviste, et il a le droit. Ce qui m’intéresse, ce sont ces arguments. Sur Blast, il est cité lorsqu’il évoque l’instrumentalisation politique des migrants vénézuéliens, supposément à part égale entre Trump et Maduro qui – les deux – les considèreraient comme des « boucs émissaires ». Boucs émissaires de quoi ?

C’est son article14 sur « l’épreuve des Vénézuéliens en exil » qui est utilisé pour l’argumentation. Écrit en octobre 2025, il y met sur le même plan un Donald Trump qui persécute et chasse les Vénézuéliens (et Latino-Américains en général) dans son pays, les accuse d’être des criminels en puissance (ou criminels tout court), déporte certains d’entre eux (innocents !) en camp de torture au Salvador ; et un Venezuela de Maduro qui met à disposition des vols de retour gratuit pour ceux qui veulent revenir (Plan Vuelta a la Patria), qui a payé lourdement en négociation la libération des 252 séquestrés par Trump et Bukele au Salvador, et qui accueille en héros chaque vol de migrants déportés sans droits des États-Unis. Je ne suis pas d’accord avec ça. On peut critiquer de la communication politique, pas des actes politiques diamétralement opposés.

Accuser certains migrants de se laisser berner par les balivernes de l’extrême droite vénézuélienne à l’étranger ou être strict avec les protocoles sanitaires en période de pandémie avec des formules chocs, ce n’est pas équivalent à la création d’un « Alcatraz des alligators » pour migrants. Et pour ce qui est du droit de vote des Vénézuéliens à l’étranger (que Maduro aurait supprimé), peut-être faudrait-il d’abord demander aux pays « d’accueil » de rétablir leurs ambassades et consulats avec le Venezuela (où l’on vote !) ? Les États-Unis en tête, eux qui ont coupé toute relation diplomatique.

Monsieur Posado a donc le droit d’être anti-chaviste. Je comprends que Le Monde ou Radio France puissent être intéressés à l’écouter sans contradiction. Comment se fait-il que cela soit également le cas pour un média de gauche plutôt sérieuse comme Blast ?

Dans le cas de Victor Mijares, cela va encore plus loin. Blast le présente uniquement comme « chercheur vénézuélien à l’université des Andes en Colombie ». Je me contenterai de reproduire ici un de ses tweets récents.

« Clarté stratégique et capacité à saisir l’air du temps : voilà pourquoi Maria Corina est la leader de l’opposition vénézuélienne. […] Son réalisme est brutal » (11 octobre 2025 sur X). Sur Blast, on cite donc un universitaire proche de l’extrême droite vénézuélienne ? Fascinant !

Je ne suis pas d’accord avec Posado lorsqu’il affirme que le Venezuela « n’est plus démocratique », mais je lui reconnais au moins la lucidité élémentaire qui consiste à admettre que Machado appartient à l’extrême droite de l’échiquier politique vénézuélien15. Minimum ! Bien que cela ne l’empêche pas d’applaudir une « personnalité courageuse et déterminée, qui combat depuis des années le régime autoritaire »16. Sans commentaire !

Enfin, après cela, il nous reste donc Christophe Ventura, « directeur de recherche à l’IRIS et spécialiste de l’Amérique latine ». Il est aussi bien cité par Blast qu’invité par Brut sur la scène des « experts ». J’ai du respect pour l’homme, d’ailleurs considéré comme plutôt proche du chavisme.

S’en est-il désormais éloigné ? Car je ne m’explique pas pourquoi, en « spécialiste de l’Amérique latine » (présenté comme tel), il se prête à une chronique suivie sur les réseaux, aux côtés d’un personnage aussi infréquentable que McDermott, et où il est affirmé sans contradiction ce qui suit.

  • Que l’État vénézuélien serait gangréné par le trafic de drogue : sans nier la part minime du narcotrafic qui transite par le Venezuela, aucun analyste sérieux ne peut prétendre cela (et la nuance en disant que Maduro ne le contrôle pas n’est pas suffisante).
  • Que le régime chaviste aurait tissé des liens étroits avec les FARC qui sont au cœur du trafic de cocaïne : Chavez avait donc un lien avec le trafic de cocaïne en Colombie ? Quel chercheur sérieux peut cautionner cela ?
  • Que l’expulsion de la DEA aurait permis au trafic de drogue de prospérer au Venezuela : sur quelle base affirme-t-on cela ? quand la DEA a-t-elle permis de réduire le trafic de drogue dans un pays ou à l’échelle internationale ?
  • Que Maduro aurait remporté de justesse les élections présidentielles de 2013 : pourquoi laisser planer le doute sur sa légitimité démocratique initiale alors que personne (sauf l’extrême droite) n’a contesté l’élection et que l’écart de voix avec le second (1,5 points) n’est pas bien plus élevé que celui entre Lula et Bolsonaro en 2022 (1,8 points) ou même Giscard et Mitterrand en 1974 (1,62 points).
  • Que la répression du régime chaviste aurait fait plus d’une centaine de morts en 2017 : alors que l’on sait qu’il y a eu des morts de part et d’autre, provoqués par des émeutes insurrectionnelles ultra-violentes, dans lesquels opposants comme chavistes et forces de l’ordre ont perdu la vie ; sans parler d’un appareil judiciaire dont on ne fait jamais mention et qui (malgré ses défauts) a aussi fonctionné pour punir des agents de sécurité qui avaient violé la loi.
  • Que Maduro aurait besoin de la rente pétrolière pour se maintenir au pouvoir : comme si l’on parlait d’un vulgaire dictateur enrichi au pétrole et seul contre tous. Cela relève du conte de fées.
  • Que les trafiquants de drogue opèrent avec la bénédiction du régime de Maduro : ce qui revient donc à confirmer le fond du discours trumpiste sur le Venezuela, dont tout le monde sait que cela appartient au domaine du fantasme absolu.

Sans rentrer dans le détail de chacune de ces graves accusations (ce n’est pas le sujet ici), qui avalisent le discours général sur la supposée « dictature » ou « dérive autoritaire », il va sans dire qu’un « spécialiste » comme monsieur Ventura devrait au moins s’indigner de tous ces propos, si ce n’est les contredire dans son intervention ou même retirer sa participation à une telle opération de propagande. A-t-il été trompé ? Ses propos coupés ? Non-informé du contenu du reportage ? Non-informé de l’invité présent à ses côtés ?

Au contraire, il partage sur ses réseaux sociaux17 l’émission de Brut le jour-même de sa sortie, affirmant qu’elle fait un « tour d’horizon de la question sur une base documentée », et qu’il a « eu le plaisir d’être interrogé sur l’ensemble du sujet avec Jérémy McDermott, co-fondateur du site InSight Crime ». Les bras m’en tombent. C’est effarant. Pourquoi de tels renoncements ?

Si l’on doit s’en indigner, c’est qu’il y a des vies et la dignité d’un peuple qui sont dans la balance derrière. Combien de vies ont coûté les sanctions ? Combien de vies ont coûté les opérations de l’extrême droite ? Combien de vies ont coûté le vol massif des actifs de l’État vénézuélien ? Combien de vies ont coûté les opérations clandestines des États-Unis au Venezuela ? Combien de vies coûterait une intervention militaire nord-américaine ?

Et n’y a-t-il donc que des Posado, Mijares ou Ventura pour parler en « expert » du Venezuela en France ? En acceptant même que soit entendue l’opinion d’universitaires proches de l’extrême droite comme Mijares, personne ne pense à inviter d’autres « experts » pour leur apporter la contradiction ? Il y a des universitaires, des chercheurs, des intellectuels, des journalistes qui ne sont pas de l’avis que le Venezuela est une dictature, et qui sont tout aussi légitimes à écouter dans leurs arguments. Certains commettent même le péché capital de soutenir encore la révolution bolivarienne dans sa complexité, ses contradictions, ses échecs et ses victoires.

Je pense à Ignacio Ramonet, grand journaliste spécialiste de l’Amérique latine et ex-directeur du Monde Diplomatique. Je pense à Maurice Lemoine, infatigable journaliste de terrain dont les articles et ouvrages sont un puits sans fond d’information de première main sur le Venezuela et l’Amérique latine en général.

Si l’on fait l’effort de la traduction, je pense aussi à Juan Carlos Monedero, cofondateur de Podemos et professeur de sciences politiques à l’Université Complutense de Madrid. Je pense à Atilio Borón, politologue argentin diplômé de Harvard, ex-directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO).

Et au comble du péché, je pense aussi à des journalistes et intellectuels vénézuéliens. Je pense à Miguel Angel Perez Pirela, grand journaliste vénézuélien connu pour son franc-parler, fondateur du média en ligne La Iguana. Je pense à Pedro Calzadilla, historien discret mais brillant, à la tête du Centre d’études latinoaméricaines et caribéennes Romulo Gallegos (CELARG). Je pense à Luis Damiani, brillant sociologue et magistrat au Tribunal Suprême de Justice.

Et je pense à combien d’autres qui n’ont pas le privilège des plateaux télé, des titres de presse ou des algorithmes des réseaux. Combien d’autres que non seulement on n’invite pas dans les universités occidentales, mais qui n’ont même plus le privilège du voyage car sanctionnés et menacés d’arrestation s’ils ont le malheur de toucher les terres sacrées de la « démocratie libérale ».


Le Venezuela exige beaucoup de nous. Il exige de laisser de côté nos préjugés symboliques, nos naïvetés géopolitiques, notre paresse intellectuelle. Il exige notre empathie, notre solidarité, notre lutte pour une humanité partagée. Car le Venezuela ne correspond à aucun scénario hollywoodien, à aucun récit médiatique, à aucun fantasme partagé entre extrême droite devenue internationaliste et « gauche progressiste » devenue ignare.

Le Venezuela existe dans un monde qui lui est foncièrement hostile. Un monde profondément néolibéral. Le Venezuela existe avec le Mexique, la Colombie, le Honduras, le Brésil, Cuba et d’autres qui – en Amérique latine et ailleurs – proposent au monde la poignée d’exemples d’alternative à la sauvagerie du capitalisme hégémonique de notre temps. Chacun à leur manière, chacun dans leur contexte.

La critique est aisée pour qui n’est pas à la tâche, pour qui n’a jamais gouverné, pour qui la lutte n’est que témoignage, souffrance ou nostalgie. Répéter ou se taire face aux discours et sous-discours sur la « dérive autoritaire » au Venezuela est une position confortable, en même temps qu’une faute politique majeure pour qui se déclare de gauche. Elle ne fait perdre ni temps, ni poste, ni carrière. Elle sous-tend l’idée qu’au fond, nous continuons à être les modèles d’un monde qui ne nous regarde même plus, qui ne nous envie ni notre indifférence, ni notre haine, ni notre extrême violence encravatée.

Puisse cet état de fait nous pousser à retrouver notre humilité. Avec le Venezuela, il est plus que temps.

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Sources :

  1. Brut. (2025, 27 septembre). Pourquoi le Venezuela est dans le viseur de Donald Trump ? [Vidéo]. YouTube. ↩︎
  2. Blast. (2025, 17 novembre). Venezuela/États-Unis : bientôt la guerre ? [Vidéo]. YouTube. ↩︎
  3. Ristic, F. (2025). Chapitre extra : Le Venezuela comme arme politique universelle. Brève étude du cas français. Dans Venezuela : la révolution n’est toujours pas télévisée – Chronique de l’élection présidentielle de 2024. Ampholia. ↩︎
  4. Ces informations sont extraites du site web même de l’ONG, consulté le 22 novembre 2025. ↩︎
  5. HigherGov. (2025). Profil d’Insight Crime — Insight Crime Inc. Consulté le 26 novembre 2025, à l’adresse : https://www.highergov.com/awardee/insight-crime-inc-12508262/ ↩︎
  6. Transparency International. (2025). Corruption Perceptions Index 2024. ↩︎
  7. Daily Maverick. (2020, 21 octobre). Revealed: UK Foreign Office has spent nearly half a million pounds in aid setting up anti-government coalition in Venezuela. ↩︎
  8. Le Monde diplomatique. (2019, septembre). Qui enquête sur les enquêteurs ? ↩︎
  9. Ristic, 2025, chap. II « La candidate » ↩︎
  10. Lire l’étude récente de la revue médicale britannique The Lancet, Effects of international sanctions on age-specific mortality: a cross-national panel data analysis, qui dresse un bilan humain des sanctions, qui se situe à près de 600000 morts par an. ↩︎
  11. Banco Central de Venezuela. (2025, 16 octobre). La economía venezolana avanza: El PIB aumentó 8,71 % en el tercer trimestre de 2025. Note de presse. ↩︎
  12. Agence EFE. (2024, 2 juillet). Maduro : entre 2013 et 2023, plus de 2 millions de Vénézuéliens ont émigré. ↩︎
  13. Ristic, 2025, chap. III, section « La comédie des observateurs internationaux » ↩︎
  14. Posado, T. (2025, 22 octobre). De boucs émissaires de Maduro à ceux de Trump, l’épreuve des Vénézuéliens en exil. Le Rubicon. ↩︎
  15. Posado, T. [@ThomasPosado]. (2023, 1er novembre). En termes de circulations politiques, le secteur avec lequel María Corina Machado a créé le plus d’affinités est l’extrême-droite. [Tweet]. X. ↩︎
  16. Posado, T. (2024, 2 juillet). María Corina Machado, Nobel de la paix : et si Trump avait finalement gagné ? The Conversation. ↩︎
  17. Ventura, C. (2025, 27 septembre). Brut, le média 100% vidéo, consacre son émission « La grande histoire » à la nouvelle montée des tensions entre le Venezuela et… [Statut Facebook]. Facebook. ↩︎

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